Dimanche 22 février 2009

 

 

                                                                                                              Cervoline Fleurine ce 20 février 2009

 

 

 

 

 Cérès, la grande déesse bleue de la moisson.

 

Depuis longtemps hanté par les problèmes du blé qui accablaient le monde Marko avait décidé de se plonger dans cet univers pour y voir plus clair. Après une campagne sur la M66 Fahr de son oncle dans le Gers il s’était dit en ce printemps 1972 : c’est une Braud que je veux piloter. Aussi avait-il demandé à Père : toi qui connais Pierrot Tourrès peux tu lui demander s’il ne cherche pas un chauffeur pour cette campagne ?

Quelques jours plus tard la bonne nouvelle arrive : c’est d’accord tu peux embaucher dès que tu es libre et tu peux déjà bouquiner le livre technique qu’il te prête !

Merci beaucoup ! Quelle joie. Aussi en attendant les rudes journée à venir quel ne fut pas le plaisir de se plonger dans la découverte de la grande bleue 505 : moteur 6 cylindres Perkins positionné à côté du conducteur, 3m de coupe, 68 graisseurs dont un certain nombre à graisser chaque jour, filtre à air à bougies sèches, bac d’épierrage, aspirateur de poussières, direction hydrostatique, double nettoyage…..En fait la firme Braud de Saint-Mars la Jaille et de Ancenis en Loire Atlantique jouissait dans le monde agricole d’un immense prestige. Cette splendide 505 avait déjà conquis le jeune garçon puisque son voisin Roujat en possédait deux et c’était un spectacle de les voir œuvrer.

 

La prise en main

Fin juin, sans attendre le résultat de son brevet agricole, la petite Dauphine bleue, elle aussi, conduisit le jeune intrépide à Betchat.

-bonjour Pierrot, merci de me prendre à bord : alors la 505, 68 graisseurs, les bougies du filtre à air à secouer tous les matins, dépoussiérer la grille du radiateur le soir après l’arrêt, vérifier les niveaux d’huile et d’eau tous les matins. Quant au carburant faire le plein plutôt le soir pour éviter la condensation dans le réservoir.

-c’est très bien, je vois que tu as bien appris la leçon théorique, nous verrons pour la conduite si c’est aussi bien !

Cette grande machine ne manquait pas d’élégance : bien proportionnée, le poste de conduite à gauche surmonté d’une sympathique ombrelle de toile bleue marine, le splendide moteur bien campé sur le côté droit, sa haute trémie carénée, toute peinte d’un bleu clair scintillant, elle en imposait.

La campagne était déjà engagée. Le train fut donc pris sur le grand plateau de Mazères sur Salat. Il s’agissait ce jour là des terres de la maison Feuillerat, heureusement de grandes terres car la grande bleue aimait avant tout les immenses parcelles.

                               


   
Impressionnante, séduisante, presitigieuse Braud 505.


La leçon n° 1, quand tu es dans un grand champ et que tu as détouré le champ, tu dois faire des bandes parallèles, la règle pour entamer une bande c’est de prendre un point de repère au loin et de tenir le cap sans te retourner pour voir si tu tires droit. Ce n’est pas compliqué ?

Ensuite vinrent au fil du temps un flot de préceptes :

-la hauteur de coupe doit être régulière, assez basse sans moissonner les cailloux.

- la ventilation de ta machine : juste ce qu’il faut, inutile de ressemer le grain derrière et celui qui monte dans la trémie doit être sans balles.

- la vitesse des rabatteurs et de l’avancement à ajuster en fonction du terrain et de la récolte

La machine c’est ta maîtresse, tu dois l’adorer et la mener sans brusquerie.

Quelle fierté au volant ! Elle obéit bien mais il y a fort à faire : c’est une véritable usine à gérer, tout est à surveiller simultanément, les yeux virevoltent de tous côtés, les mains sont au volant et aux commandes, les pieds sont de la partie eux aussi. Il ne faut pas non plus abandonner le fabuleux Perkins et vérifier constamment pression d’huile et température de l’eau. Un dur à cuire, celui-là, même les jours les plus torrides il ne tremblait pas.

Le premier champ de blé, plat et de bonne géométrie, se laissa facilement dépiquer. La  première bande fut parfaite. Le pilote s’il n’avait point peur était tendu : il voulait un bon travail et il voyait bien à ses côtés l’imposante stature du commandeur qui n’hésitait pas à hurler une modification de cap si nécessaire. Les agriculteurs semblaient rassérénés tant ils voyaient la belle moissonneuse batteuse couper  leur blé à hauteur constante, extruder de beaux andains de paille dorée et monter dans la trémie un grain abondant et propre. Arrivée en bout de raie, la manœuvre était un peu plus délicate: la machine avait tendance à sauter si la petite impulsion sur la pédale d’embrayage était trop forte. Et ça le patron n’en voulait pas !!

- en douceur nom de… ! Il faut reculer les roues droites, sans à coup comme s’il y avait une transmission hydrostatique !

 

Le pont de Maurand

-quand nous avons fini à Mazères, nous avons des clients à Salies. Tu vas amener la machine et tu dois traverser la Garonne au pont de Maurand : méfie toi, il est très étroit, tu prends bien au milieu, tu avances doucement en regardant loin devant. Gare si tu accroches le porte lame !!

- si un quidam arrive en face, que faut-il faire ?

- priorité à la moisson, pardi !

Me voilà dans un joli pétrin se dit le chauffeur. C’est pire que le salaire de la peur et aussi palpitant que la traversée du pont de la rivière Kwaï. Voici l’édifice en vue et devinez qui se profilait à l’horizon ?

- le boss !

Hé bien la belle bleue imperturbable, franchit la ligne de démarcation avec sureté et grâce. De chaque côté du porte lame il y avait l’espace d’un doigt et encore !

 

Le colza réfractaire

 

Aïe, à en croire les bruits dans les campagnes une crucifère pas facile à dépiquer, celle-là. Une graine noiraude toute petite qui s’échappait de partout, les gousse parfois trop mûres qui s’ouvraient avant d’être récoltées, des tiges très dures qui bien que coupées très haut causaient bien des soucis. Sans compter la poussière noire qui faisait ressembler les Dieselistes à des charbonniers. Ce jour-là dans le champ de Mr Durrieu à Touille ça ne rigolait pas du tout.La récolte très mûre était haute sur pied et très dense. Malgré une surveillance extrêmement soutenue soudain un rugissement inouï se faisait entendre, la courroie du batteur patinait et dans un reflexe fantastique le patron-seul à conduire dans cet océan déchaîné- débrayait le batteur et tombait le régime du puissant Diesel : bourrage !

-tu vas débourrer Marko, demandait humblement le maître tellement ce travail était un supplice : se faufiler dans un espace étroit sous le moteur brûlant et couper, tirer, arracher les lianes pour libérer les battes de cette emprise maléfique. En sortant à reculons il fallait faire attention de ne pas se brûler le râble sur la tôle de protection du moteur portée au rouge.
Pendant ces quelques minutes la température du moteur montait sensiblement puis tout rentrait vite dans l’ordre.

6 fois dans la journée mais rien de cassé !

- ramène donc le tracteur et la remorque à la ferme de Mr Durrieu

-que oui surtout un B 250 Mac-Cormick. IL marchait bien ce petit tracteur et en montant la côte de l’Eglise, poussé dans ses retranchements il fumait noir.

- Tu ne pouvais pas tomber une vitesse, non, ce n’est pas une locomotive quand même !

 

Le dévers de Marsoulas

Déjà en terrain plat la conduite de l’énorme batteuse ne manquait pas de piment, dans les coteaux le gîte faisait perdre leur sourire aux machinistes.

Après Betchat en bordure de la route de Marsoulas il y avait un grand champ de blé. Tout à coup, pendant quelques dixièmes de secondes, le moteur s’est emballé puis à repris son régime nominal. Les regards inquiets se sont portés sur les cadrans.

-Que peut-il se passer demandait le patron ?

- ?

Quelques instants après  le phénomène terrifiant se reproduisit.

-alors le diagnostic ?

-dérèglement du cycle syndesmodromique annonça l’apprenti.

- tu peux dire des c…….., va, c’est le moment ! Hé bien je vais te dire ce qui se passe moi : il faut tout simplement changer le filtre à gas-oil. Tu peux réviser ton manuel de diéséliste !

 

 

Une mâchoire édentée.

 -Bon aujourd’hui tu ramène la machine de Mazères à Salies pour finir les avoines.

 L’opération n’était pas compliquée et comme il est bien connu qu’en temps de moisson il ne faut pas lambiner, c’est plaine gomme que la belle bleue fut menée sur l’asphalte. Ce n’était pas un grand effort qui lui était demandé, non ?

A l’arrivée ce furent des cris de colère qui accueillirent la Braud et son cavalier.

- mais tu es déjà là, tu devais être moteur à fond, tu  te rends pas compte la boîte à vitesse a du chauffer, il ne doit plus y avoir d’huile !!!

- vous savez quand le grain est mûr il ne faut pas traîner.

- ah tu peux en rajouter, si la boîte est flinguée tu auras tout gagné ! Va il faut regarder le niveau d’huile.

Pauvre Braud, ce jour là était mal engagé. A peine le départ est-il lancé que le porte lame accroche une taupinière qui n’aurait pas du se trouver la et patatras, une section est cassée. Marko était au volant, il faillit descendre aux enfers. N’eut été son flegme légendaire il eut pu hériter d’un gnon tellement le chef était en colère. La section fut vite remplacée et l’assistant de dire :

Hé bof, fallait pas vous en faire, une section détruite ce n’est quand même pas une compagnie foutue !

     

Une vibration asynchrone.

Pierrot aux commandes, disait à son copilote accoudé au bastingage : cette machine vibre.

 -vous croyez ?

-je te dis qu’elle vibre et je pense que c’est un roulement de batteur qui fléchit.

Plusieurs fois dans l’après midi, il lui redisait la même chose et le néophyte doutait. Le soir la décision fut prise : demain matin tu prends la R 4 et à 8 heures tu te présentes à Soge sud à Muret et tu demandes un roulement de batteur pour Braud 505 et surtout ramène le bon !!!

Aussi des précautions furent prises avant de prendre le chemin du retour.

- il est bien petit de roulement pour une si grosse machine, c’est bien celui-là au moins, s’il y a erreur croyez bien que je serai crucifié sur de la tôle bleue !

- rassurez-vous, c’est le bon.

C’était le bon. Dans la cour de la ferme c’était l’attroupement. Tout le voisinage assistait à l’ouverture des entrailles de la grande bleue. Le plus délicat était le montage du variateur en bout de l’arbre du batteur. Enfin tout fut remonté dans le bon ordre sans qu’il y eut une seule pièce de trop. Le batteur tournait allègrement sans aucun balourd dynamique ni jeu dans les billes bien graissées de ses roulements.

 

Les avertissements d’Hélios

Au programme de ce 13 juillet qui s’annonçait des plus torrides, la moisson de la plaine Soler à His. Là ce ne sont pas des mouchoirs de poche. Le matériel de Saint-Mars la Jaille peut exercer son talent à plein.

Alors je te montre les champs, je te détoure le premier, tu as la benne pour vider, je remonte à Betchat pour m’occuper des charolaises, je viens te remplacer à midi. Tu manges chez Mr Soler. Aujourd’hui tu es seul, perdu dans les blés, sans assistance ni secours !

Tout s’annoncait pour le mieux. Le grain était sec, abondant, propre, la paille dorée à souhait. On en aurait mangé. Hélios était très chaud lui aussi, et ce n’était pas la petite ombrelle bleue qui était de nature à protéger de ses ardeurs. Dans la matinée le mécanicien n’y tint plus et tomba la chemise. Si les jambes étaient aguerries depuis longtemps l’échine ne l’était pas. A midi l’épiderme avait vilaine allure à tel point que la jeune et jolie fille du propriétaire proposa bien de passer un onguent mais le jeune écervelé déclina poliment…Le soir à la relève, le patron en ajouta une couche. Son assistant, grièvement brulé sur le dos, cramoisi, cherchait un peu d’ombre sous un chêne réconfortant et était accablé de reproches:

-tu as l’air malin, à moitié grillé, se mettre nu avec un soleil pareil !!!

Le lendemain une bruine bienfaitrice remit la moisson d’un jour et c’est une permission bienvenue qui permit à l’imprudent de se remettre de ses émotions.

-va faire un tour chez toi lui dit le chef.

Sa sœur inquiète de voir son cuir dorsal en si mauvais état, brulé, cloqué, lui prodigua forces soins et le lendemain il reprit le chemin de Betchat. Finalement plus de peur que de mal, mais la peau fut tâchée pour toujours, la somptueuse Braud en était toute contrite.

 

Des vesces indésirables.

Quand ce n’étaient pas les récoltes versées, les cailloux qui montaient avec grand fracas dans le batteur sans y être invités, les chardons détestables, les liserons retors, c’étaient les vesces qui gênaient les hommes de la moisson. Ces longues lianes, pourtant si prisées des bovins en fourrage vert, s’accrochaient sur le diviseur droit ou s’entortillaient dans les rabatteurs. Alors le jeune gabier, premier de corvée, suivait pendant d’interminables moments l’énorme machine sur son côté droit et avec un bâton forcait les légumineuses récalcitrantes à être englouties par le tablier de coupe. L’entrainement était du type commando, en nu pieds dans le chaume piquant, sous le soleil ardent, à côté du puissant Diesel qui lui soufflait à la figure son air brûlant. IL en aurait fallu beaucoup plus pour le rebuter.

L’alerte passée il remontait sur la plate forme, s’adossait à la vis sans fin de la trémie et s’imprégnait avec acuité des délicates manœuvres. Il faisait bon ménage avec la fabuleuse progéniture de la fabrique d’Ancenis.

                   

 

L’échelle de coupée.

Etait-ce dans le champ à la sortie de Mazères à droite vers Boussens que l’échelle pour monter à bord avait été accrochée ? Le premier tour était toujours délicat. Il fallait avancer prudemment, faire attention aux clôtures, aux ornières, aux arbres, aux poteaux électriques. Un obstacle non identifié avait-il été subrepticement secoué sans que le mastodonte bleu ne s’en émeuve ? Toujours est-il que l’échelle escamotable qui n’avait pas été escamotée cette fois là n’avait sans doute pas escamoté ce qui aurait du l’être et qu’elle fut défigurée.

La colère ne fut pas escamotée et Marko ne put s’escamoter.  

Finalement se dit-il, je veux jouer dans la cour des grands à la barre de ce grand vaisseau mais je ne suis encore qu’un petit mousse. 

 

La finale à Mondavezan.         

Là bas c’était le grand rush. Les moissonneuses s’agitaient de partout. C’était le rendez vous des machinistes des environs : de Betchat, de Lasserre, de Escoulis, de la Barthe Inard. Il n’y avait pas un instant à perdre. Le grain mur ne pouvait attendre davantage. Où que l’on se tourne, un nuage de poussière apparaissait de ci de là. Sur la passerelle de la belle bleue les recommandations pleuvaient : attention le travail doit être exemplaire, la coupe régulière, les andains droits et bien gonflé, la récolte propre et sans perte.

-tu as vu la concurrence ? Et là bas au fond, c’est la 801 de Saint-Blancat ! Ici nous sommes surveillés !

La 505, fière et digne en remontrait à ses colistières. Avec une grâce majestueuse elle allait son tracé rectiligne et les emblaviculteurs, ravis de voir leur récolte si prestement dépiquée, regardaient scintiller la belle moissonneuse batteuse toute nimbée d’un nuage bleu.

Il connaissait la moissonneuse et le champ par cœur. Sa main, doigts écartés se perchait en papillon sur la boule brûlante du levier de vitesses qui lui transmettait dans le bras, dans l’épaule et jusque dans le dos le rugissement époustouflant des pignons. Il goutait dans l’harmonie du moteur régulier comme une horloge et dans le ronflement du batteur une volupté dont il gardait le secret.

Paille et grain coulaient à flots, pourtant ils avaient toujours faim….

 

 

 

                                                     _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _                                                                   

 

 


 

 

 

 

Par William Deering
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