Mercredi 19 novembre 2008

                                                                                                           Cervoline-Fleurine ce 7 novembre 2008.

 

 

 

                                        Le F 265, le Titan de l’adhérence.

 

S’il était bien une préoccupation des constructeurs, c’était celle de l’adhérence de leurs tracteurs.La IH voulait marquer un grand coup et avait créé sa nouvelle gamme française fabriquée à Saint-Dizier à partir de 1959 dont le préfixe était la lettre F. Le 265 allait inaugurer la saga.

Suivi deux ans après du 267 puis du 240, 237,et 270, chaque modèle existait dans les trois versions : standard dite aussi Utility, vigneron et bien sûr Farmall.

De grands espoirs étaient bâtis sur le 265 : calandre rouge, grandes roues motrices en 12x36, 2 vitesses pour la prise de force dont une proportionnelle, ailes larges dont celle de gauche avec dosseret pour passager, relevage double effet, siège confortable avec accoudoirs, 6 vitesses avant, compte tours, manomètre d’huile, blocage du différentiel, il avait belle allure et tout pour plaire.

Dans le Couserans un des tous premiers débarqua au Pesqué, à Taurignan-Vieux. Il prenait la place d’un super FC-D, sa carrière fut longue, très longue…

Lorsque il venait à  le ferme de Peillou chercher une machine Tonton Rémi disait souvent à Marko, tiens avance le, débrouille toi et il t’obéira, je vais discuter avec ton père. Le jeune enfant en était tout esbaubi et sans le savoir encore il commençait sa lente et fructueuse immersion dans l’univers de la Mac-Cormick. Oh pour tout avouer il disait souvent à qui voulait l’entendre qu’il trouvait ce tracteur maigre compte tenu de sa garde au sol et de son empattement par comparaison au brave 7012 trapu et massif.

Aussi dès au volant de ce vaisseau il essayait progressivement les vitesses 1, puis 2, puis 3, puis 4, donnait de petits coups d’accélérateur. Déjà il analysait la sonorité de ce Diesel, passion qui ne le quitterait jamais. S’il avait su à ce moment là qu’il s’en ferait un grand ami de ce remorqueur plus tard…

Pourtant très vite dès le début de sa carrière le 265 fit grand tapage dans le landerneau car ponts et poutre de jonction entre moteur et pont cassaient à tout va. Oui en effet la pignonnerie était sous dimensionnée par rapport à cette extraordinaire adhérence dont était doté ce Farmall. Aussi nombreux ont été les tracteurs rappelés chez les concessionnaires pour un échange des pignons. Celui de Taurignan-Vieux n’avait pas échappé au syndrome sauf qu’il a fait toute sa carrière avec le pont d’origine mais que la poutre avait été changée deux fois. Par contre en 6ème la transmission faisait un bruit d’enfer et lorsque il prenait la route il se faisait entendre depuis Gajan jusque à Lorp de l’autre côté de la rivière. Les chauffeurs avaient bien du mérite. Côté moteur et direction, c’était un bijou et même s’il fallait constamment du préchauffage au démarrage moteur chaud, jamais il ne poussa le moindre hoquet.

Il y avait la ferme du Pittarlet à Prat en location et après un automne pluvieux, le terrain était tellement détrempé qu’il avait fallu ramasser le maïs à la main. La corvée s’était achevée en janvier. Pour tirer la remorque chargée de sacs, seul le flamboyant Farmall se tirait d’affaire : enlisé jusque au moyeu les grandes roues le sortaient des“ mouillaques” : avait il eu une ascendance lointaine dans les bateaux à aube ?

Lors de la moisson du blé, toujours dans cet immense champ, le 265 ramenait la récolte dans une grosse benne issue d’un châssis de camion et il fallait avoir sur soi un acquis octroyé par les services fiscaux, survivance des temps médiévaux pour les transports des céréales. Le convoyeur n’était pas peu fier.

Au Pesqué, dans les grandes parcelles géométriques, les tractoristes s’en donnaient à cœur joie : c’était leur premier beau jou-jou. Ils croyaient le maîtriser ? Fi donc, le fougueux pur sang attelé à sa charrue bi soc réversible se cabrait dangereusement si le pilote plantait un peu trop l’araire et l’homme inquiet ramenait doucement sa monture à terre après une manœuvre délicate du relevage. Vous souvenez vous Henri, La Fayette, Chritian de votre fierté aux commandes de la noble progéniture de la Cima ?

En disquage le 35 chevaux avait aussi sa charge bien remplie ; remorquant un  très beau 24    disques cover-crop Jean de Bru, le moteur donnait toute sa fougue. La 3ème vitesse suffisait amplement.

Chaque été après les foins, c’était le tour des énormes convois de paille charriés depuis la plaine de l’Arize. Finalement le trajet n’était pas tellement long, le travail passionnant n’était que joie. Un jour, pourtant, en 1971 voilà que Pierre venu à la rencontre du convoi (le 624 et le 265 attelés chacun à une énorme remorque dont le beauté des chargements-nœuds au dessus et tranchant à l’extérieur faisaient pâlir d’envie tous les agriculteurs de la contrée) le stoppe à Mérigon pour annoncer aux chauffeurs que la grange du Pesqué est en feu. Stupeur et émoi !

-Rentrez doucement, mais garez vous loin devant la maison, il y a beaucoup de monde, à tout à l’heure les gars. Les deux Mac-Cormick devant une telle avanie rentrèrent bien sagement, la larme à l’œil cependant.

A Mercenac les prés en location étaient très longs. Le fauchage et le fanage (faucheuse IH portée 3 points, râteau faneur IH à peignes) demandaient du temps mais étaient sans difficulté puisque sans obstacles. Qu’il faisait chaud ce jour là ! Marko s’étiolait et n’ayant pas emporté de provisions se dit : si je ne veux pas y rester, il faut trouver une solution. La voilà ! L’abreuvoir des vaches dans le pré voisin. Laissant son moteur au ralenti accéléré (râteau faneur en mouvement), il n’aurait pas supporté de ne pas l’entendre ne serait-ce qu’un bref instant, il put se désaltérer devant le regard ahuri des génisses charolaises croyant voir quelque extra terrestre paumé. Le terrien, lui, trouvait l’élixir bien agréable même si quelques iules et arachnides profitaient eux aussi du bain.

Lors d’un autre convoi en rentrant de Daumazan, un orage tombe sur l’équipage à la sortie d’Audinac.Guy, en copilote ce jour-là, disait au moniteur ; ce n’est pas possible, nous n’y arriverons pas, Vulcain va nous tomber sur le coin de la figure !

-T’inquiète pas lui répondit le tractoriste, la Fée Deering veille sur nous, as-tu vu un Diesel de Saint-Dizier renversé par la foudre ? Regarde le 265, il ronronne comme si de rien n’était…

C’était aussi l’époque ou le maïs s’égrenait avec l’égrenoir porté Richon. Quel engin ! Il  avait été acheté en CUMA et il fallait aller le chercher aux baudis, ou à Audinac et faire bien attention à la hauteur de la vis sans fin, ralentir et baisser le relevage à l’école de Montjoie sous peine d’accrocher l’immense appendice. Le 265 s’acquittait de sa tâche avec allégresse et c’était un plaisir de l’entendre tourner à 1600 tr/min. Le meneur, seul, se serait presque cru sur une plateforme pétrolière et surveillait l’écoulement de l’or jaune dans la barge garée à côté.

Lors de la moisson, le 265 toujours et encore était de la partie. Marcel, de Broué à Gajan d’en Haut, venait dépiquer avec sa rutilante Massey-Ferguson entretenue comme un bijou. Le grain était acheminé avec la petite trémie et le 265. Il avait juste le temps de venir du champ, de vider au garage après avoir fait une superbe marche arrière sur 2 planches étroites et de regagner la Prade que la trémie était à nouveau pleine.Le moissonneur, l’œil rivé sur sa trémie, observait les maneuvres.Etions nous en Ukraine ? 

Fidèle à la tradition du concept de la culti vision des Farmall( vue surplombante, garde au sol élevée) la Mac-Cormick avait fabriqué parmi les accessoires portés la bineuse ventrale. Pour biner le maïs cet outil était remarquable. Pour le 265 c’était un jeu d’enfant, ce travail ne lui demandait pas un gros effort, le maïs, lui, s’en trouvait conforté. L’été lorsque Marko partait de bonne heure avec son fidèle compagnon dans les immenses terres, la Grand-Mère ne manquait pas de lui demander :

-Où vas-tu si vite ?

-biner le champ du Prince, il n’est que temps de le faire.

-mais il n’en pas besoin le maïs, c’est trop tard, tu vas arracher plus de pieds que d’herbe !

-que nenni, la terre est dure en surface et puis “deux binages valent un arrosage.” Vous me préparez un casse croûte vers les 9 heures ?

Lors de fréquentes manœuvres le jeune Dieseliste avait pris la fâcheuse manie de grimper sur son protégé en voltige. Un jour arriva ce qui devait arriver. Une chaussure ayant sans doute goûté à la boue glissa sur le marchepied et c’est le genou du pilote malchanceux qui vint heurter violemment l’épaisse tôle. La friction fut très douloureuse et la jambe droite paralysée quelques instants restait au repos et pas de possibilité de se servir des freins. Le mastodonte d’acier n’avait rien senti…

 A l’école d’endurance de Belloc deux 265 avaient fait leur carrière et repris par les Ets Dijeaux ils servaient de 2ème main au Pesqué et à Peillou. Leur conduite requerrait des chauffeurs experts de premier ordre car manipulés antérieurement par les forçats de la mécanique ils avaient un comportement débridé. Déjà pour les démarrer il fallait les remorquer tellement le taux de compression avait chuté. Pour s’arrêter c’était folklorique. Un jour ou lancé à toute vapeur les deux engins se suivaient de près dans l’allée des tilleuls, le suiveur crut sa dernière heure arrivée car les freins n’étaient plus qu’un souvenir. Le tractoriste épouvanté se dit, je n’ai pas beaucoup de recours mais perdu pour perdu je vais faire du pneu contre pneu (du burning avant l’heure !) et faire frotter ma petite roue avant contre la grosse motrice arrière du prédécesseur. Ce n’était pas sans danger mais l’opération réussit et plutôt que risquer de verser dans le Merdançon un peu de fumée de caoutchouc brûlé n’était pas le pire. Ils se ressemblaient comme des jumeaux….

A Vougy, il y avait aussi un  F 265. Là bas, on l’appelait le Ressins, car il avait été acheté d’occasion à l’école d’agriculture de Ressins à côté de Nandax. Il avait exactement le même comportement que celui de Taurignan : en 6ème un chahut infernal et pourtant une endurance exemplaire. A la ferme d’Aiguilly il travaillait de pair avec le H et le Cub. Tout gamin, lorsque Marko y allait en vacances avec ses frères et sœurs, dès son arrivée il se précipitait au garage et allait contempler les Mac-Cormick et s’imprégner de leur odeur si caractéristique : celle des Diesel et pétroliers agricoles.Là encore il ne se doutait pas qu’à peine un peu plus tard grâce à la complicité des tracteurs rouges il deviendrait un chevalier de la International Harvester.

Lors d’un chargement de Luzerne, dans un pré en bordure de la Loire, voilà-il- pas que le moteur se mit à rugir et à fumer comme un tractosaure. Oncle Jean se précipita à l’injection de l’indiscipliné  et dit à Bernard, le très vaillant conducteur du moment : arrête le, tu vois vien qu’il y a  une anomalie ! En fait ça venait de la crémaillère de la pompe. Tout rentra vite dans l’ordre mais quel spectacle !

 

Ainsi après une carrière absolument extraordinaire et pas un seul accroc sur sa belle carrosserie  c’est le 423 qui remplaça le noble F 265, comme à Vougy d’ailleurs.

En France malgré ses incidents de jeunesse il inaugura une bien noble série, la saga des F et finalement pour une histoire de traction c’était une attraction !

 

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Par William Deering
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